Aux oiseaux de mauvais augure
« Il fallut enfin que l'on reconnaisse que toute la puissance de savoir des IA était le fait de toute l'Humanité dès qu'elle imprima sa patte collective et parasitaire sur l'ensemble du globe. Cette reconnaissance ouvrait le droit à chaque humain de toucher sa part des milliards de milliards que les nouveaux Seigneurs avaient accumulés. C'était logique, juste et historique. Et c'est là qu'ils se sont déchaînés. Les Maîtres de toute chose, les possesseurs de toutes les fortunes, de tous les pouvoirs, de chaque vie et de chaque mort, n'ont pas apprécié cette revendication. On le sait, ils ont déchiré leurs peuples avant de s'affronter entre eux. On se souvient. On est marqués.
Mais avant ça, il y eut cette guerre tentaculaire, politique, morale, vénale, cruelle, où ceux qui voulaient goûter à nouveau la beauté de tout détruire s'opposaient à ceux qui voyaient le précipice se rapprocher à une vitesse folle. Les uns devinrent les orthodoxes de la liberté et les autres revendiquèrent de briser ce système en affichant le souhait sincère d'interdire à jamais cette liberté tant défendue par les uns.
Un précipice mental collectif s'enfonçait lui-même dans un gouffre environnemental, biologique, technologique, financier, viral... Un trou noir gigantesque aspirait l'Humanité tout entière dans l'abêtissement le plus total. Les catastrophes s'enchaînaient déjà... Ça préfigurait la suite.
C'était ça, mon enfance.
Mes parents n'avaient plus qu'un rêve : une dictature qui régnerait sur un immense village du Club Med. De petits cocktails tout roses, les doigts de pied en éventail, allongés sur un transat planté dans le sable face à un magnifique crépuscule... Le tout protégé par une armée de machines technologiques toutes plus puissantes et meurtrières les unes que les autres. Le chant des mouettes, les feuilles des palmiers, les serveurs locaux toujours souriants, aimables et serviables. Voilà qui était parfait.
Ils se faisaient siphonner la cervelle par leurs écrans. C'était dément. Ils voyaient en tout autre un ennemi. Pour eux, leur rêve de dictature balnéaire était menacé par ces hordes d'oiseaux de mauvais augure... Et s'il n'y avait qu'eux... Les autres étaient si nombreux à penser comme eux. D'autres y ajoutaient de la lubricité. Des petites autochtones qui ne bronchaient pas pour quelques parts de cryptomonnaie.
Pour beaucoup, tout ça leur échappait de plus en plus. La promesse d'une dictature aussi douce valait mieux que toutes ces nouvelles macabres, que tous ces prix qui s'envolaient, que tout cet argent qu'on donnait aux oiseaux de mauvais augure. Un firmament qui se fissurait. Les vacances raccourcissaient. Les gosses ne faisaient plus de gosses. Ils flippaient.
Mais moi, je ne flippais pas. Je ne me laissais pas non plus lacérer l'âme par les écrans. Moi, j'aimais aller dans le jardin et regarder les insectes, les vers, les bestioles qui grouillaient dans le terreau, entre les légumes. J'aimais manger les fruits à la belle saison. Les humains me semblaient tous tarés. Et pour eux, je n'étais qu'un petit garçon chétif, pas très bavard et qui baissait toujours les yeux. Car ils pensaient que j'étais un petit tocard. Je les laissais croire. J'étais amusé, envoûté par mes amies les bestioles... Pendant qu'ils couraient tous à leur perte... »
Cassidy écrivait avec plus de tendresse et de douceur. Ça m'a surpris, voyez-vous...

Commentaires