Les citoyens des bas-fonds
Mon père était un étranger, une sorte de type flou que j'aurais parfaitement imaginé en train de brailler comme un dingue sur les avenues atomisées des mégapoles. Excusez mon emballement. C'est pénible pour moi de raconter tout ça...
... Enfin, mon père vivait avec sa compagne dans une petite maison dans les campagnes normandes. Une région prospère et magnifique il y a longtemps. Je me souviens qu'en entrant dans cette bâtisse humide et coquette, je l'ai vu assis dans un fauteuil en velours marron. Il était avachi, un pétard entre les lèvres, à regarder un écran géant. Ça diffusait une prise de vue de caméra sur un boulevard immense au bord duquel des gratte-ciels brillaient au soleil crépusculaire. Jamais de ma vie je n'avais vu une chose pareille. Une ville, des voitures roulant au pas, des passants, des boutiques, des écrans publicitaires. Mon père fixait ce film, bien enfoncé dans son fauteuil, le crâne entouré des volutes grises recrachées par son splif...
... Le moment me valut de toucher l'éternité du bout des lèvres. Près de son visage, je murmurai « bonjour papa ». Il ne sursauta pas, il ne se tourna pas, il continua à fixer l'écran, les lèvres souriantes, les yeux plissés. Un énorme camion américain s'arrêta à un feu rouge. Je pensais que c'était dingue cette époque où l'on mettait des feux rouges aux carrefours... Toute cette énergie pour fluidifier le trafic. Et ce souffle permanent sur la ville, ce brouhaha de circulation, ce bruit perpétuel de chiens qui aboyaient, de pneus qui crissaient, de voix et de rires de passants... Un monstre passé, tentaculaire, total, dans lequel une grande partie de l'Humanité construisait sa fosse commune.











Commentaires