Camisole digitale
On ne faisait jamais vraiment l'affaire. Les plus futés étaient toujours quelqu'un d'autre, jamais soi. Les modèles, les héros, les experts, les leaders, les entrepreneurs badigeonneaient nos écrans de leur suffisance et de leur prétention à tout agencer, tout programmer, tout décider... Des généraux à la retraite, d'un autre siècle, donnaient leur expertise hasbeen sur des plateaux aspergés d'énergie. Leurs avis aussi éclairés qu'une étoile morte portaient sur la gestion de telle bataille ou tel assaut menés par des machines 100% autonomes.
Ils avaient installé le doute, la peur, l'insécurité, le trouble et l'obéissance pour s'attaquer à l'ultime fléau, le plus tabou d'entre tous, la surpopulation mondiale. Ça m'était venu peu à peu, comme à tant d'autres. J'ai réalisé trop tard... Les années avaient passé où je me tartinais l'esprit de toutes leurs distractions.
- Tu fais quoi ce soir ?
- Oh j'vais scroller sur des pranks, et après je génèrerai un visuel avec une IA et je posterai tout ça sur ma story
- Cool !
- Et toi ?
- Ben moi j'vais pécho, y'a déficit de mecs dans les soirées...
Certains, ils étaient rares, parvenaient encore à échapper à tout ça, souvent contre leur gré. Car emportés dans le coma ou dans des accidents de la vie qui les avaient faits disjoncter ou qui les avaient mis à l'écart. Certains de ceux que l'on disait fous étaient dispensés de la camisole digitale... Certains d'entre eux croupissaient dans des tentes dégueulasses sous des ponts, en pleine forêt ou dans des recoins obscures des mégapoles. Ils étaient du coin, après avoir pété un plomb ou être nés orphelins, ou ils venaient d'ailleurs, épuisés par leur migration et par les drogues qui les aidaient à disparaître de la réalité.
Sur les plateaux, sur les chaînes digitales, sur les radios, ils étaient invisibles et ne surgissaient à la Une que lorsque l'un d'entre eux avait commis un crime... Tout le monde pensait qu'ils étaient les dangereux parias, des pestiférés. Ils étaient les plus arrêtés, tabassés, et noyés dans la violence de leurs errances. C'était la lie de la société que certains voulaient défendre et aider et que d'autres voulaient faire disparaître. Tout ce petit monde réglait ses comptes, en bataille rangée, dans l'autre monde, celui qui nous absorbait lentement...
Nous étions en réalité les véritables cibles, les prisonniers volontaires ou inconscients d'un vaste plan pour réduire notre reproduction à zéro... C'est sans doute une connerie. Encore aujourd'hui, tout comme hier ou demain, on n'est plus très sûr que ce soit la réalité ou une vaste simulation... Peut-être même que je suis seul et fou, gavé jusqu'à en devenir dingue aux films apocalyptiques qui envahissaient tous les mondes d'alors.
J'étais loin de la R15 et le chien sur la banquette arrière. Loin des pubs pour dentifrices bicolores... Dévasté par ces bribes d'une autre réalité que l'on nomme passé.
Tempstèle 5










Commentaires