L'arme plaquée dans la poche de mon short

 

Casabianda

➡️💀Peu à peu, nous étions tous envahis par ce sentiment d'une crise psychiatrique collective. L'état de siège de notre communauté pesait lourdement sur la cohésion du groupe. Ce type qui avait mis fin à ses jours ne quittait plus mes pensées. J'étais lessivé par le traumatisme que les adultes avaient balayé d'une main avec l'arsenal classique de l'accompagnement psychologique basique institué de longue date par la Commission démocratique et citoyenne. Un rendez-vous hebdomadaire chez le médecin généraliste qui faisait office de psy, intégration du cercle des enfants traumatisés et des cours complémentaires aux cours normaux consacrés à « l'auto-défense mentale ».
Ça ne fit que m'enfoncer un peu plus encore dans un mal-être visqueux qui provoquait maladies de peau, pertes de cheveux, douleurs dans le ventre et crises de larmes à répétition.
À ça s'ajoutaient brimades et quolibets et mon nouveau surnom relayé sans vergogne par les adultes : Pétochard.
La violence de mon père sur ma mère et moi n'avait fait que s'amplifier. Il ne supportait pas que je sois affiché comme un faible, un moins que rien, un maillon faible... La devise de tous était : soyons forts ensemble. Je ne comprenais pas ce qu'était être fort. Pour moi, tout n'était que décrépitude morale grimée en défense obstinée pour la liberté et le bien-être de tous. Nous étions éduqués selon des principes de politesse, de respect des hiérarchies sociales. Oui monsieur, bonjour madame, merci monsieur, s'il vous plaît madame... Pendant que les adultes s'envoyaient des mots d'oiseaux à la tronche du matin jusqu'au soir, médisaient en permanence, parlaient d'amour, d'amitié, de confiance en l'autre tout en se crachant les uns sur les autres en continu, les enfants devaient se contraindre à des règles qu'aucun daron n'appliquait à lui-même.
Au fond, ce type avait choisi la meilleure option. Option à laquelle je souscrivais et qui me donnait un horizon proche : suivre son exemple. Seulement j'avais peur. Très peur. Plus peur que toutes les peurs dont nous nous nourrissions tous du matin jusqu'au soir. J'optais pour une élimination indirecte dont j'avais entendu parler lors d'une soirée où les adultes défoncés à l'alcool et autres substances parlaient de ces types au bout du rouleau qui préféraient que les autorités fassent le sale boulot. Sur les mobiles connectés qui circulaient sous le manteau, on pouvait voir des scènes filmées par les flics via des body cams fixées sur leur torse. On les voyait en action, en live, lors d'interpellations musclées, généralement lors de conflits conjugaux ou de crises violentes au sein de familles déglinguées par le déclassement social, les drogues bon marché et le climat autoritaire permanent orchestré par les techno-seigneurs, les narco-trafiquants, les leaders politiques, religieux et financiers... La police n'était évidemment plus au service de tous depuis bien longtemps. Elle avait été massivement privatisée « pour lutter contre les déficits et la dette publique ».
Des hommes et des femmes au bout de leur vie, conscients de la brutalité sans frein que pouvaient employer les bleus contre n'importe quel citoyen qui sortait des sentiers battus, choisissaient d'en finir en commettant une ou plusieurs infractions à la loi. Beaucoup d'entre eux accueillaient les forces de l'ordre et de répression armés jusqu'au cou, se condamnant à coup sûr. D'autres s'embarquaient dans un délit de fuite désespéré avec une issue généralement fatale...
C'était ça qui me paraissait être la meilleure solution pour en finir. Du haut de mes 9 ans, je savais que ce serait terrifiant mais aussi exaltant. J'aurais cependant besoin d'un remontant pour me motiver. C'est pourquoi je me rapprochai de Patriciot, un adolescent prétentieux, fils de l'adjoint à la sécurité du Président de la communauté. Lui pouvait m'obtenir quelques pilules aux effets désinhibants et capables d'éloigner cette frousse paralysante qui m'empêchait de passer à l'acte.
Après plusieurs semaines de négociation, j'obtins le précieux sésame : 3 petites boules rouges.
Le matin où je décidai de passer à l'action, je me saisis d'un couteau de cuisine. J'avais si peur que je n'arrivais pas à tenir le manche fermement. J'avalai les pilules avec un verre d'eau et je me dirigeai vers le Grand Bar, l'arme plaquée dans la poche de mon short. Je commandai un ultime Twister afin d'en savourer le goût délicat mêlant arômes de vanille et de fruits rouges. Tout en léchant goulûment ma friandise, je m'approchai de Julie. J'avais choisi une fille parce que je savais que la réaction serait d'autant plus forte. À cela s'ajoutait le fait qu'elle était la fille la plus belle et la plus prisée parmi les gamines de la communauté. Et cerise sur le gâteau, elle était la fille du premier adjoint au Président.
Je ne voyais déjà plus mes pieds, le sol se mit à tanguer, les murs du Grand Bar à s'incliner et les silhouettes devenir des zigzags de chair, d'os et de tee-shirts, shorts, claquettes colorés. Je saluai Julie. Elle me salua en retour avec ce petit air de peste prétentieuse qui me mettait hors de moi. En attrapant son bras, je m'aperçus qu'elle s'étirait comme un chewing-gum vers l'horizon... Et puis ce fut le noir total...
... Puis la lumière aveuglante d'un néon, le tut-tut d'une machine et le visage bouffi d'une infirmière souriante... Embrumé, vaseux, paumé, je compris immédiatement que j'étais dans une chambre d'hôpital. Mais pas une chambre classique... Une chambre sécurisée au sein d'un hôpital militaire...
« Te voilà réveillé mon petit. Ne t'inquiète pas. Tu as fait une grosse bêtise mais nous sommes là pour te soigner. »
Elle me présenta un papier de l'administration pénitentiaire pour mineurs : « Je dois te présenter l'ordre d'écrou du commandeur départemental. Tu vas rester ici jusqu'à ce que tu sois sur pied et puis tu seras transféré au centre psychiatrique pour enfants délinquants du deuxième canton. Là-bas, tu verras, ils te feront perdre l'envie de faire du mal à d'autres enfants. »
Le désir de quitter ce monde devint plus puissant encore...
À suivre...


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