Les bastons éclataient de plus en plus souvent

 



J’ai maintenant l’âge de posséder des livres jaunis par le temps, ceux que j’ai achetés et lus il y a des décennies. À l’époque, je pensais que les livres jaunis étaient si vieux que leurs propriétaires devaient être morts depuis longtemps…
J’en lisais beaucoup. Les journées se ressemblaient toutes, sauf les rares jours d’orage ou de tempête. Les nerfs étaient à vif : toujours voir les mêmes tronches, connaître par cœur les habitudes de chacun… Les dépressifs, les clans, les disparitions…
Le soleil nous avait tanné le cuir. Les glaces étaient toujours aussi bonnes, mais d’une banalité à pleurer.
Les bastons éclataient de plus en plus souvent. L’infirmerie débordait, pleine à craquer.
Il n’était pas rare de voir le buffet à volonté se transformer en réserve à munitions pour d’immenses batailles de nourriture. Jusqu’à deux cents personnes — femmes, enfants, vieillards — se balançaient à la figure des kilos de tomates, de poireaux vinaigrette, de terrines de lapin et des tartes aux fruits. Nous, les gamins, ça nous amusait. Entre les tables, c’était la mêlée générale : des adultes complètement bourrés, et d’autres qui en profitaient sans pudeur, sous nos yeux ébahis…
La chaleur moite, les vieux tubes sur la piste de danse, les disputes partout… Franchement, nous étions tous éreintés. Je les voyais comme des serpents dégoulinants de crème solaire, la bouche en cul-de-poule pour maintenir la paille d’un cocktail trop sucré, trop alcoolisé.
Dans la blancheur d’une nuit de pleine lune, j’ai vu passer une silhouette massive. Un colosse. Sans réfléchir, je me suis mis à le suivre.
Il s’est figé sur la plage, face à la mer, et a sorti un gun de sa poche… Et vous connaissez la suite. Les pompiers ont emporté son corps deux heures plus tard. Je me rappelle encore le son de la fermeture de la housse blanche…
On faisait encore attention aux morts, à cette époque-là.
Ça me paraît si loin. Trop loin.
À suivre…


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