A quatre pattes, le pantalon baissé - Chronique du quotidien pathétique





Chronique du quotidien pathétique : le muezzin pleurnichait à la bonne heure. Je terminais ma cinquième bière vautré sur le canapé en attendant l’appel d’Hesam. A cette époque-là (et ça n’a aucun lien ni aucune importance par rapport à ce qui va suivre), je traînais les dernière années de ma vie sans attache, sans famille, sans plus d’amis… 
Via Facebook, il avait repris contact avec moi : « Léonel, tu as été un ami que je n’ai jamais oublié ». Pour être tout à fait franc, notre dernière proximité datait de 1983, année où ses parents quittèrent Nouzonville pour Reims. Son père avait décroché un poste de comptable dans une petite entreprise de BTP. Depuis, je l’avais oublié. Et puis en regardant sa photo, en brassant ses mots balancés dans un échange privé toujours sur ce monstre de Facebook, j’ai remis son visage de gosse sur sa face bouffie d’adulte… et surtout les mémoires stockés dans quelques recoins de mon cerveau ont resurgi. Il était arrivé dans ma classe de CP en 1981. Deux années plus tôt, sa famille dut quitter l’Iran en catastrophe lors de l’avènement suite à la révolution islamique de Khomeini. C’était juste des arabes, des bougnoules, des crouilles, des melons pour les habitants de Nouzonville. Hesam ne parlait pas un mot de français durant son premier jour. Il était crasseux, habillé d’un pantalon en velours côtelé marron, d’un pull rouge en laine bouloché et de bottes en caoutchouc vertes. Comparé aux enfants de notre école du trou du cul des Ardennes, il paraissait être encore plus ringard et minable que les plus ringards et les plus minables des villages de bûcherons, de fermiers et d’ouvriers chômeurs des alentours. Une turbine de haine s’alluma. Le bougre allait sans doute déguster. Et moi le chétif, le toujours au coin dans la cour, le « pédé des fonctionnaires alcooliques », le « trouillard comme les filles », j’eus de la pitié pour lui… et dans un premier temps, je ressentis un soulagement. 
Pour nous, il venait de l’autre bout de la Terre. A la première récréation, il fut chopé derrière un chêne et questionné comme un ennemi par la bande de Papy Boyington (Bruno en « civil ») :

« Alors tu parles que le bougnoule ?
- …
- T’es muet l’couscous ?
- …
- T’as la peau foncée parce que t’es sale hein ! Vous vous douchez jamais chez les arabes »

Si on excepte les termes purement racistes, nous ne distinguions pas un marocain, d’un turc, d’un iranien, d’un libanais… Pour nous, les crevards « de souche », ou les ritals, ou les polacks, Hesam faisait partie des envahisseurs. Dans la foulée, il fut copieusement tabassé et laissé en morceaux sur le sol dès que l’instit’ approcha armé de son sifflet. Je restai à côté de lui. Le maître d’école m’interrogea :
« Qui a fait ça Léonel ?
- Je sais pas !
- Si tu ne me dis pas, je te punis.
- Je sais pas »
Je fus contraint de rester une heure de plus le soir même pour écrire cent lignes : « Je ne dois pas mentir à mon instituteur ».

Dans un premier temps, Hesam, tout en étant le souffre-douleur des chefs de horde de la cour, devint indirectement le protecteur de mon havre de paix. Des piles entre les dents, on le fit traverser le terrain de foot à cloche-pied puis à quatre pattes, le pantalon baissé. J’étais dans la foule des hurlants, les timbrés obéissants aveuglément aux chefs pour ne pas être bannis et ainsi devenir un animal chaudement encadré dans le troupeau. Au-dessus de l’humilié, il y avait le lustre sombre, la colline boisée du Maroc qui empêchait la lumière solaire. Des grains de sable bâclaient notre vision, un vent tournoyant décoiffait nos cheveux longs. Je n’étais plus emmerdé. 
Puis un jour d’hiver, lorsque chaque enfant était rétracté comme une peau de testicule par le froid, je me retrouvai côte à côte sur le chemin de l’école avec Hesam. En trois mois, il avait le corps abîmé par les coups et maîtrisait un français à peine déformé par un léger accent. 
« Salut.
- Salut.
- T’as pas trop froid par rapport à ton pays d’arabes ?
- Je suis pas arabe, je suis persan.
- C’est quoi la différence. 
- Ben c’est comme si moi je disais que t’es qu’un boche. 
- J’suis pas un salaud d’boche. 
- Alors voilà, je suis un persan du pays d’Iran. Pas arabe. 
- Mais c’est pareil ! T’es musulman.
- Non c’est pas pareil Léonel.
- Putain j’comprends rien Hesam !
- Ben nous les persans, on croit pas pareil que les autres musulmans. Les arabes en général ils sont des musulmans pas pareils que nous. 
- Alors vous êtes pas des voleurs et vous êtes gentils vous ?
- Mais oui ! Mais les arabes ils sont pas voleurs et méchants.
- Ben si.
- Mais nan ! 
- Ben ici, si. Tous les parents ils le disent et la police aussi. 
- Alors c’est des cons. 
- En tout cas toi Hesam, t’as l’air sympa. Moi j’aime pas les groupes. J’aime bien les mecs comme toi, ça fait aventurier.
- Tu parles. Ils arrêtent pas de me torturer. Comme si je méritais. Ma famille, on est venu de l’Iran pour arrêter de souffrir. Mon oncle il est mort torturé là-bas. Et un de mes cousins il est mort sur notre chemin d’exil. Il s’est fait tirer une balle dans la tête par un soldat turc. Et ici, on a été mis dans un camp un mois. On bouffait pas bien.
- T’as souffert. T’as la télé ?
- Ouais maintenant. J’en ai une »

A suivre ?

Léonel Houssam

Commentaires

Articles les plus consultés