Le travail de forçat dans une manufacture mondiale



La voix de Bertrand se fraye un chemin entre les arbres :
« A la différence des séquences plaintives individuelles d’occidentaux de classe moyenne plutôt bien protégés, les souffrances collectives impliquent une forme de neutralité dans la souffrance. Souffrir au même niveau que l’autre. Souffrir ni plus ni moins que l’autre même s’il existe des inégalités individuelles entre chaque être. Peu à peu le capitalisme mondialisé s’est approprié l’ensemble des territoires, chaque parcelle de la croûte terrestre, des pans entiers de milliards d’esprits. Après les grandes famines des années post-coloniales. »
Sombre et puissante, sa voix atteint les lignes arrières. Dans un camp fait de trois marabouts aux couleur camouflage, quatre 4x4, des malles énormes et un fil à linge semés de slips blancs kangourous. Un filet de fumée blanche s’échappe de la cantine.
« Qu’est-ce que ce type fout à poil là-bas ? Dans le bois. Tu vois pas ? Il braille en levant les bras.
- Un taré.

- On devrait aller voir »

Les deux soldats lâchent leur ration de saucisses-lentilles sur la caisse qui fait office de table. Une dizaine de canettes de bière vides forment un cercle parfait en son centre. Fusils en bandoulière, ils s’avancent. Ils doivent traverser la départementale bitumineuse avant de sauter au-dessus d’une haie de ronces. Le parterre de feuilles mortes qui suit est moelleux, craquant, presque mouvant. L’odeur de champignons, de lichens rappelle cette grosse averse orageuse qui s’est abattue une heure plus tôt, imbibant les sols chauds d’une pluie acide venue du Nord-Est. Leurs pas sont sûrs, rapides. Leur dextérité de soldats surentraînés leur permet de passer creux, troncs, bosses sans embûche. Une pie picorant un tee-shirt en haillons prend son envol. Délirant à première vue, L’homme ne cesse de parler, possédé:

« Les grands-messes humanitaires des années 80, les chorales de chanteurs pop pour éradiquer la famine en Ethiopie ou ailleurs ont engrangé assez de thunes pour enrichir des générations de bourgeois aux grands cœurs ! Ces étoiles filantes de la soupe variétoche étaient les idiots utiles du système. Grâce à eux, tout comme on avait fermé les grands ensembles industriels en Occident devenus des foyers protestataires socialisant, il fallait fermer les pays-famines, les remplacer par des pays usines, des pays centres d’appels, des pays où tout affamé reconnaîtrait dans le travail de forçat dans une manufacture mondiale ou une plantation en monoculture une sorte de rédemption, d’accès direct à un paradis terrestre. Mieux vaut être esclave dans une fabrique de jouets en plastique pour enfants de classe moyenne qu’affamé dans un camp-mouroir ou un village-abattoir. Et sans ma seule force de conviction, ma seule conviction. »
Les deux soldats se ruent sur lui sans même lui parler, le plaquant au sol avec une brutalité telle que Bertrand marque un temps, étourdi par le choc avant de casser le visage à coup de tête au plus grand des deux assaillants. Sans attendre, son long bras d’acier entoure le cou de l’autre tel un python. Les cervicales craquent, le corps plie et se meut en une masse molle et lourde dans un sillon d’humus. Péniblement, il se relève en grommelant, comme extirpé du sommeil. Bertrand constate sa nudité, l’éparpillement de ses vêtements et du contenu de son sac à dos avant de fixer le trou étroit par lequel il est sorti. Repérant le camp de soldats un peu plus loin, il s’attèle immédiatement à tirer les deux corps sur le trou avant de les couvrir de terre, de feuilles, de branches. Aussi étonnant que ça puisse paraître, personne ne repère son manège. Il a le temps de se rhabiller avec les vêtements propres qui s’entassent au fond du sac à dos. Un tee-shirt noir, un pantalon à pinces bleu, une paire de baskets.
Avant de quitter les lieux, uniquement armé d’un sac en bandoulière rempli avec deux boites de raviolis, d’une cuillère et d’une gourde pleine d’eau, il jette un dernier regard vers le village dont on peut apercevoir les toits des premières maisons derrière un terril ratatiné. Un hélicoptère lâche un missile air-sol qui pulvérise une maison sans cachet à l’entrée du village.
Il s’avance vers le nord. Au-delà du bois, il ira à travers champs durant une heure avant de bifurquer vers le sud pour y disparaître.
« Des Quatre Frontières au-delà desquelles prospérera la République, je choisis celle du sud »
Extrait de « Notre République ». Nouvelle en cours d’écriture.

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