Luisantes comme la salive épaisse du matin (2) | 10 janvier 2010
« On en sait un peu plus pour la petite Maud ? »
La voix chevrotante de Madame Humbert est stupéfiante.
« Je ne peux rien dire. Vous en saurez sans doute plus en lisant les journaux et en regardant France 3 Région. En tout cas, je peux vous dire que c’est horrible. La petite a morflé ».
Un frisson général traverse la foule des badauds. Le journaliste, comme beaucoup de correspondants locaux, n’a pas l’air fufute. Il est très jeune et ne tire ses informations que des « huiles ». Il se fout bien de connaître l’avis des locaux, des petites gens, sauf bien sûr pour introduire un témoignage à visée populiste dans les colonnes de son torchon.
Plutôt que de continuer à regarder l’évacuation du corps de la gamine, je décide de rentrer. Après quelques mètres, je suis rejoins par Madame Humbert. Du haut de ses 1 m 60 talons hauts compris, elle a fière allure. La quatre-vingtaine bien tapée, elle a encore bon pied bon œil. Le marasme des années qui passe ne l’a pas encore touchée.
« Nelo, mon petit Nelo, tu pars parce que ça te dérange de voir ça.
- Oui Louisette, je ne suis pas à l’aise avec ce genre de choses.
- Je te comprends mon gamin. Tu en as assez vu comme ça par le passé.
- Vu quoi ?
- Ben tu sais quoi ? Par rapport à ta grand-mère.
- Je ne vois pas non… Qu’est-ce que j’aurais du voir ?
- Je vois, tu ne veux pas parler de ça. »
Je la considère comme une vieille folle. Ce qu’elle est à priori. Elle rebrousse chemin, retourne fouiner du côté du massacre. J’avance, la tête tournée, pour regarder son corps adipeux engoncé dans une blouse à fleurs violettes et rouges. Sa chevelure blanche, regroupée en chignon, ses chaussures marron à talons compensés… Elle me fait penser à l’Arche de Noé. Son esprit étrange qui plane autour de sa silhouette, et le trouble que ses mots ont provoqués en moi. Mais…
… le reste du village est vide. Quelques moineaux, quelques voitures passant, un ballon de foot en plastique à moitié dégonflé qui git sur le trottoir, des nuages blancs doux comme du coton et un ciel bleu profond (une forme d’avant-goût du post-mortem). Comme les villages fantômes. Le visage de Maud déchiqueté se mélange à celui de Louisette, à celui de Mémé, au mien, au vieux Marcel. Ce patelin est pesant, il porte ses secrets, il protège ses revenants, il glace, par instant, le sang de tout passant amené à s’y arrêter. La vie y est si lente qu’on a comme l’impression d’avancer dans des sables mouvants… Je mets un quart d’heure pour rejoindre la maison. Mes souvenirs s’affolent, et je me rappelle surtout ce jour où j’avais roulé une pelle à Sophie, une fille d’éleveurs bovins qui vivaient dans la ferme voisine à celle de Tayot. Elle n’était pas très belle et ses cheveux châtains étaient sales. Elle avait l’interstice des deux dents de devant abîmé par une carie… Elle portait des collants de laine plein de « bouloches », des écrases-merdes en cuir grises et une robe bleue froissée. Elle n’avait pas de seins. Elle avait des jambes maigres. Elle avait les ongles rongés jusqu’au sang (les petites peaux un peu jaunes). Je l’avais rejoins derrière l’étable et je lui avais roulé cette pelle sèche, sans aucune forme d’envie ni de sensualité. A douze ans, on imite plus qu’on ne fait dans ce domaine.
La vitre de la porte est cassée. Des bris de verre sont disséminés partout sur le chemin d’accès à la maison. Mon cœur palpite, Mémé est invisible. Je cours.
Andy Vérol
(Extrait du roman, Le goût amer de l'amande )











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