Aux cris de l'enfant pourchassé
J'ai débarqué à la gare de Chambéry et son air presque cristallin... teinté de fumées d'échappement. La sueur est moins pénible quand il fait froid. Absorbée à l'infini par les tissus pétrolés. De nuit comme de jour. Mais ce matin-là, c'était beau et limpide. Une luminosité pure à balayer les angoisses. L'odeur de myrtilles de l'air matinal... Mais juste l'odeur du sang, de ce sang... L'odeur de myrtille du sang...
... Du moins le souvenir. À cette aube incroyable se joignaient un pré d'herbes fraîches et de fleurs vitreuses et colorées, l'orée d'une forêt sombre et épaisse aux troncs droits de conifères. On pensait aux loups, aux cris de l'enfant pourchassé...
... On pensait à la maison. On disait on, on ne disait plus je. La maison au toit de tuiles sombres, au crépi jauni, aux portes de bois vernis marron, aux volets noirs... Les vitres sales à travers lesquelles l'enfant mâchouillait un chewing-gum en espérant que la neige tomberait tellement que l'école serait fermée... À lui la télé, à lui les bonhommes de neige et les aventures incroyables dans la steppe de son jardin imaginaire... Il possédait le monde, tout le monde. C'était comme ça quand on était frustré...
... Quand on était frustré, on était capable du pire... Je pouvais vouloir me venger en rompant ma propre peur. La rage, la haine, la piscine à débordement, les paysages magnifiques, l'odeur du sang, l'odeur de myrtille du petit matin, je savais qu'il faudrait marcher des heures et des jours pour passer la frontière...
... C'était au temps où les pays étaient aussi grands que la Terre entière, où une petite ville semblait une mégapole ; où j'avais été contraint d'éliminer un uniforme pour me libérer à jamais du joug des oppresseurs...











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