Chacun cherche l'ennemi
Et les rodéos sur les parkings où Daddy King venait faire gronder le moteur de sa Fuego. Pendant qu'à l'autre bout, Mikaëlo avait transformé sa Merco en baraque à frites, la bien nommée "Chez Roméo". Il avait pété sa tirelire et surtout celle de ses oncles et tantes. Qui pouvait dire non à un prêt à zéro pour cent d'intérêts au fils héritier du roi de La Caléo.
C'est triste. La grisaille. J'écris ce que je peux pour en sortir. Hier encore, un mec s'est jeté. Dans le métro. On connaît tous leurs projets. On sait qu'ils veulent nous avoir sous leur contrôle. Alors ils jettent la confusion. Chacun cherche l'ennemi. L'ennemi, c'est celui que l'on identifie comme la menace. C'est donc menace contre menace quand la haine est réciproque. Ça flétrit l'esprit, ça le rend flasque, un peu piteux.
Presque tout le monde tombe là-dedans. Rapidement, il devient difficile de revenir en arrière sous peine de se disqualifier. On est coincé dans son propre récit, ses propres peurs, ses terreurs. On rapetisse tellement qu'on en redevient l'enfant sous le coup de ses pires cauchemars. Réels ou imaginaires.
Une grande partie de la population est frappée par cette peur. Ça la pousse à se taire, à ne pas s'en mêler, à ne plus s'en mêler, à s'en foutre, à lui tourner le dos... Il y a tant de façons d'échapper au monde dont on souffre. On parle beaucoup de l'alcool et de toutes les autres drogues, licites ou illicites, remboursées, non remboursées mais en vente libre, non remboursées et interdites à la vente... Ou le sport, à outrance si possible, ou la "création" artistique, un machin qui remplit l'esprit au-delà du débord... Ou le jeu, les jeux, le sexe, les jeux se-xu-els, les choses réelles devenues de plus en plus réprimées, on s'enferme dans une gangue algorithmique nourricière où l'on navigue à sa guise dans un gigantesque fleuve multicolore, sans source et sans embouchure... Rien que la submersion numérique... Où tout est vrai, mais tout est faux... Où l'incendie qui ravage l'ancien monde que l'on appelait le réel, n'est plus visible, n'est plus acceptable, peut être effacé en quelques séances de scroll, de jeux, d'achats, de branlette, de FaceTime, de blagues mortes de drôle, de harcèlements et de commentaires insultants...
... Et toujours pas de nouvelles de ceux que l'on attend. Ça semble se distendre, chacun un peu plus dans son coin... Parlant aux distants, enfermés dans un silence avec ceux d'à côté de soi... Plus personne ne semble plus réel. Les écouteurs vissés aux oreilles, l'heure, le temps de charge de la batterie, les photos dans le cloud, le champ de vision étriqué, calibré à la dimension d'un écran de smartphone...
... Alors les nouveaux aristocrates sentent que tout est prêt pour entrer en scène. Embarquer les populations désorientées dans une spirale démentielle à en perdre le nord, à en perdre tout sens... Secouer, agiter, propulser et il ne restera plus que les meilleurs, les plus forts, les plus solides, ceux qui nous devront allégeance et se battre pour nous, produire pour nous, nous servir, nous obéir et nous permettre de régner sur le monde pour l'éternité...
C'est ici qu'en est le monde...











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