Les graisses qui flambaient dans le barbecue

 


Ça finissait toujours par sentir la merguez cramée, avec les graisses qui flambaient dans le barbecue… C'était d'autant meilleur qu'on n'en mangeait plus depuis des années. Enfin, pour moi, c'était la toute première fois. La finesse de la bouche en feu. Pour faire comme les papas, je noyais chaque rondelle dans la moutarde que j'avalais goulument en luttant obstinément contre le goût dégueulasse de la merguez. Je détestais ça, plus encore que les rafales de fusils d'assaut ou les bombardements de la zone… Mais il y avait quelque chose de plus paisible. La protéine avait un effet démentiel, fouettant chaque muscle, gorgeant le sang de vitamines, shootant le cerveau de graisses transformées en sucres…
… Avec toute la douceur d'un instant repu, je m'endormais tranquillement dans le bunker, sans peur, sans penser à l'humidité, la poussière obstruant les sinus, les toiles d'araignées et les bestioles rampantes… Un sommeil clair, affirmé, me transportant dans les cités des Trente Glorieuses, pleines d'avenir, d'eau courante, de soirées d'été en terrasse et de campings à l'ombre des pins. J'avais vu ça dans des films que l'on pouvait encore regarder. Des paysages à couper le souffle que des types en voiture ou à moto sillonnaient sans check-point, sans zones de front et sans enlèvements. Les enfants rentraient de l'école, prenaient un goûter et regardaient la télé dans des canapés neufs…
… Ça paraissait si réel dans ces rêves surfés par mon âme apaisée. Bordel que c'était bon. Les plages avec des filles en bikini, les garçons fumant cigarette sur cigarette. Des galeries marchandes à perte de vue, des lotissements standards tout confort…
… avant que tout ça se transforme en cauchemar, en pathétique chute empotée dans le merdier dans lequel on a tous plongé. Alors une bonne merguez et son trop de moutarde pour en atténuer le goût, c'était bien le paradis, le mieux du mieux qu'on pouvait encore faire.
« Une preuve clinquante qu'une couille, ça ne fait pas que tomber, ça flotte aussi ! Suffit de la tremper dans l'whisky. »
Oui, car qui disait soirée barbecue, disait Bertrand complètement bourré qui tirait des rafales de phrases philosophiques lamentables à rendre hilare toute l'assemblée. Être quelques heures à l'air libre, au son des oiseaux, du vent dans les feuillages et des rires gras des déglingués. J'avais le droit à deux ou trois shots d'alcool de bois, de quoi faire refluer les merguez bileuses dans le goulot. Le précipice de l'ivresse, de la nourriture, du pain maison, des poireaux vinaigrés, des topinambours braisés. Un festival. Une parenthèse. Une bulle paisible dans le vacarme guerrier permanent.
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Texte additionnel à mon livre Notre République.


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