Tout le monde était paranoïaque
J'étais le seigneur du cimetière des ossements numériques. À aucun moment, j'ai pensé que c'était un job. Je vivais toujours ça comme une passion revenue. Des années plus tôt, j'avais fait fureur. Audacieux, ivrogne, frustré mais aussi emporté par un nihilisme heureux, je balançais de la bidoche à des piranhas qui se ruaient avec avidité dans les torrents puissants du Web. J'étais à l'aise, ça mordait, ça bouffait. N'importe quel mot d'esprit, n'importe quelle provocation, n'importe quelle réaction scandaleuse au décès d'une star adorée, je jetais des statuts, des articles et des textes divers à l'instar de gros morceaux de viande dégoulinants…
Ça grouillait, ça marchait, ça me permettait de gagner une notoriété énorme. Jusqu'à ce que le nombre de haters monte si haut que je fus submergé, couvert de menaces, de poursuites, de bashings qui éclaboussaient jusqu'à mes proches…
… Et puis je me suis engouffré dans une grosse dépression avec ce goût prononcé pour une fin de tout. Mon nihilisme fut rétrogradé au statut de fatalisme. La paranoïa que je parvenais à peine à endiguer est devenue ma boussole pour me mouvoir dans le monde. Les passants devinrent des silhouettes. Parfois, je pensais qu'il s'agissait de ces personnes chargées de pourrir les esprits. À ce moment-là, l'atmosphère avait changé. Une odeur de rance, de vieille cave et de grenier chargé d'humidité envahissait le continent. Ça venait de partout, tel un virus. Tout le monde était paranoïaque. Une parano sociale, sociétale… Tout le monde était devenu l'ennemi potentiel de tout le monde… C'était l'ère de la vengeance qui couvrirait toute la première moitié du siècle…
… Plus tard, et plus rarement, j'ai recommencé à jeter la viande aux piranhas. Avec plus de délicatesse, avec parcimonie aussi, mais je ne loupais jamais un RIP, surtout celui d'une star… La star était la nouvelle amulette, la statuette qu'on fixait en poster sur un mur ou encadrée sur le buffet. Il fallait posséder toutes ses œuvres, ou avoir vu tous ses matchs, ou ne louper sous aucun prétexte ses discours enflammés sur des plates-formes de streaming… La vérité sortait de chaque bouche. Si bien que la vérité était devenue les vérités de chacun… La paranoïa, oui…
La starification des généraux, des chefs d'états-majors… Je me devais donc de bien choisir mes cibles. Taper fort mais avec un silencieux. Du scandaleux sous les radars, à l'abri des vigies de la direction mondiale.
C'est un souvenir douloureux, ce matin où ils m'ont embarqué. Je n'étais pas prêt. J'avais envie de vivre enfin, et c'est à ce moment précis qu'ils décidèrent de m'arrêter et de me traduire en justice…











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