Ma bave est presque blanche, comme du sperme.
19 décembre 2010: le gros con tatoué qui est en face de moi dans le RER lit son 20 Minutes en tremblant. Je dis gros con uniquement parce que je suis persuadé qu'il me démolirait si nous nous bastonnions. Coincé entre une barre rigide douloureuse et une épaule frêle mais anguleuse, je savoure ce dernier trajet qui me conduit à la formation Illustrator. Le prof, ce marseillais pénible qui déteste Marseille mais qui ne parle que de Marseille, essaie d'obtenir nos bonnes grâces. Il veut triompher à l'issue de cette formation, être comme admiré par son auditoire. Il est certain que c'est mission accomplie avec certaines des stagiaires qui boivent ses paroles et qui, j'en suis sûr, ont une envie furieuse de boire un verre avec lui puis de lui sucer la queue... Ou l'inverse.
20 décembre 2010: Les immondices encombrent les bords de voie. La région parisienne est moins bariolée depuis que les taggers ont abandonné les bombes de peinture pour les consoles de jeux de rebelles pixelisés. On nous a littéralement foutu dehors du train: "Ce train ne prend plus de voyageurs, veuillez prendre les correspondances". Dans ces cas-là, même si c'est con,on a envie d'avoir un flingue et abattre le conducteur dans sa cabine sans dire bonjour ni au revoir ni merci ni comment ça va la famille. On s'entasse, nous les banlieusards, dans les trains pour grappiller quelques euros auprès des seigneurs parisiens pour s'acheter des slips neufs de mauvaise qualité fabriqués par des esclaves à l'autre bout du globe.
20 décembre 2010, 12h22: un hipster en Converse basses vert pomme, barbe broussailleuse, pipe électronique Iline au bec, sac rose Sushishop à la main, me dévisage dans le métro. Ses écouteurs d'Iphone vissés dans les oreilles, je ne sais pas s'il est hostile ou amical, s'il sait que je suis l'écrivain connu du net ou s'il est focalisé sur une crotte de nez ou sur mes lèvres qu'il aimerait sentir courir sur son torse. J'ai compris un truc à cette formation: je ne serai jamais infographiste.
21 décembre 2010: le mec qui marche comme une racaille des années 80 -le dos légèrement désaxé avec le bras droit qui va amplement d'avant en arrière comme une planche légère prise au vent- s'approche d'une fille très timide, rentrée sur elle-même et commence à brailler qu'elle doit porter le voile, mêlant mots français à quelques autres en arabe. Je sens mes yeux noircir à l'instar de ceux du chat à l'instant de sauter sur sa proie. Je suis prêt à le déchirer s'il continue à la faire chier. En même temps, lâchement, je me dis que c'est une histoire entre musulmans, que j'ai assez de mes problèmes, que je vais me chier dans le pantalon tellement j'ai peur. Le RER stagne à quelques mètres de la station Nanterre-préfecture. Tout le monde se tait. La gêne est palpable. Pour une raison qui m'échappe, je lui balance: "et toi le tox, tu l'as pas mis ton voile de honte sur la gueule ?". C'est flippant et jouissif. Je ne bouge pas. Il me décolle direct la gueule avec une droite solide. Je m'effondre aux pieds de la meuf en crachant sur le lino gris. Ma bave est presque blanche, comme du sperme. J'ai encore trop picolé dans la nuit. Le train redémarre. Le cogneur sort du RER dès que celui-ci s'arrête à quai. La fille ne me remercie pas. Les voyageurs se taisent. J'avais un entretien d'embauche prévu à 17h00 pour un poste de rédacteur de fiches techniques RH. Je laisse tomber pour aller me torcher la gueule dans un bar à la Défense. Les buildings ont des airs de basketteuses scintillant au soleil.
Léonel Houssam











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