On se lave les dents avec du PQ, on se savonne la cornée



23 décembre 2010: à quelques jours de Noël et la paire de bouteilles de Champagne à picoler seul sur la moquette grise de mon salon HLM, j'ai été sélectionné pour l'entretien individuel. J'ai bien rangé ma vie, j'ai bien répondu aux conditions, je suis prêt pour "me vendre" auprès de Martin pour devenir un bon vendeur... On se mord la queue, on allume le filtre des clopes avec un chalumeau, on dort sur les pieds du lit, on conduit confinés dans le coffre de la bagnole, on se gare au milieu de l'autoroute, on prend notre température dans le cul du voisin, on visite les musées les bras et les poings soudés dans les orbites, on baise avec le sexe digéré dans l'estomac du partenaire sexuel, les rideaux fermés, l'obscurité d'une chambre aux rideaux fermés et lourds, un partenaire sexuel qui ressemble à des chiottes turques... On se torche le cul avec les doigts, on se lave les dents avec du PQ, on se savonne la cornée, on joue l'adulte une poussette baby collée au cul, on jouit enfant un sceptre mou de sage centenaire dans la main...
J'attends dans une pièce minuscule. Martin me reçoit dans 12 minutes, officiellement, dans deux siècles, psychiquement. Il y a une fille assise en face de moi. Je lui fais un sourire gêné, ma façon d'être poli. Elle est jolie. 25 ans peut-être, 21 ans sûrement. En tailleur. Elle a un regard gentil-méchant. Un regard brillant, puant l'ambition couplée à la dépression post-industrielle qui nous envahit tous.
"Vous passez à quelle heure?" Elle me répond "juste après quand la personne avant aura terminé son entretien". Je sens bien qu'elle est emmerdée, qu'elle voudrait rester recroquevillée dans sa coquille d'escargot en attendant le firmament de l'entretien, le moment précieux où l'on sert la main, le "asseyez-vous, allez parlez moi de vous".
Une vie résumée en une phrase qu'on bafouille, l’œil vide, la face crevée par une nuit d'enfer à se retourner les questions du recruteur, les réponses idéales et les "j'y arriverai pas, je vais foirer, je vais finir à la rue".
Je me suis branlé plus de dix fois avant de m'endormir à 4 heures du mat. C'était ça ou picoler, ou prendre de la cocaïne, ou aller me payer une pute, ou me suicider. J'ai préféré me branler, mater film de cul sur film de cul, puis des reportages sur l'espace, le cosmos, la justice, l'info en continu, les films de cul, la masturbation, éjaculer du vent au bout de trois séances d'autophilie...
Je suis claqué, j'ai envie de parler. Je suis très timide et distingué habituellement, mais là, je dois compenser, le stress est trop grand, je ne peux pas ranger mes chaussettes dans les tiroirs, je dois clasher, me relever, j'essaie de lui tirer les vers du nez. Je sais juste, maintenant, qu'elle s'appelle Aurélie et qu'elle vit à côté d'Orly. La porte s'ouvre. Un brun menu en costard impeccable en sort tout blême. Aurélie se lève et pénètre dans le bureau... Je suis seul sous les deux néons et les tableaux de voiliers crapahutant sur des rouleaux océaniques. J'ai peur, je me sens mal, je m'en fous de ce taf mais je veux ce taf, je veux le salaire de ce taf, connement, je veux le statut social qui va avec ce taf... J'ai envie de me branler une nouvelle fois pour atténuer l'angoisse et le stress.

Léonel Houssam

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