Un Steve Jobs de pacotilles



22 décembre 2010: je ne sais jamais pourquoi je suis convoqué à des entretiens d'embauche... J'en ai une petite idée quand même: je tire la langue et certains reniflent les galériens motivés par l'accumulation de factures prêts à accepter un boulot au SMIC. France Loisirs fait partie de cette joyeuse bande de crevards. Ils proposent d'être vendeur de livres en porte à porte. L'opération recrutement se déroule dans des locaux glauques dans une zone industrielle en pleine déconfiture. Un petit déjeuner à base de croissants, jus d'orange et cafés industriels nous est proposés. Personne n'a rien à se dire. Chacun campe sur ses positions, dans un mutisme prudent afin d'éviter d'avancer ses billes trop tôt. Pour faire court, nous avons tous l'air con avec notre viennoiserie sur-grasse et notre tasse de jus de chaussettes dans les pognes. Un type est chargé d'animer une réunion d'information devant un auditoire dense, fourbu, silencieux et "toussoteux"... Chacun s'est mis sur son 31 avec ses propres moyens, si bien que ça ressemble beaucoup à une cour des miracles endimanchée. J'ai mon pantalon à pinces, mon blaser en velours, ma chemise blanche et une cravate noire. Mes chaussures sont cirées. Ma calvitie me dispense de me coiffer. J'ai une bonne balafre croûteuse sous le menton. Ne plus utiliser les quatre lames de Gillette plus de 60 fois. À ma droite, un géant obèse qui sent la sueur et l'eau de Cologne n'arrête pas de racler sa gorge. À ma gauche, un jeune rebeu aux cheveux plaqués luisants, au costard impeccable me murmure qu'il en veut, qu'il mise tout sur ce poste. Dans l'ensemble, il n'y a que des mecs. L'animateur-RH marche sur une scène. Beau gosse brun aux yeux verts tiré à quatre épingles, il parle en marchant, style un Steve Jobs de pacotilles. Il nous explique comment ça marche,...

Il s'appelle Martin, il nous présente le stage de formation au poste de vendeur en porte à porte comme s'il s'agissait d'un tour du monde offert par un bienfaiteur d'origine inconnue. L'odeur de caleçons sales et de cérumen dégoulinant qui embaume la salle ne paraît pas le dévier de son chemin. Il déroule son discours publicitaire par cœur, à l'aise, les burnes confort dans un falzar de winner. "Vous êtes des champions, vous aimez le contact, vous voulez faire de l'argent rapidement? Rejoignez France Loisirs. Dès la période de formation, durant trois mois, vous pourrez engranger de l'argent en fonction de vos résultats. Vous aurez bien évidemment un tuteur, et un cour préalable faisant de vous de véritables vendeurs. Bien sûr, à chaque jour suffit sa peine, mais j'ajouterais que si vous souhaitez faire carrière, faite une croix sur les horaires fixes. Gagner, c'est s'engager!". Son laïus est un amas d'immondices, une façon bien stylisée de nous pisser dessus. Les diapos défilent, les chiffres, les camemberts, les courbes, ... Nous avons l'impression qu'à nous seuls, nous allons redresser l'économie de l'Europe entière, juste en vendant des torchons littéraires à des crédules. Il fait entrer un type. Une espèce de clone de lui-même qui est le meilleur vendeur du secteur "Paris Nord et Picardie". Je crois que c'est ce qu'il dit. Quoiqu'il en soit, j'ai déjà les yeux verts, pas assez de cheveux, un costard fait de Paul qui habille Jacques qui pécho Paul dans une rue étroite et humide entre deux bennes à ordures. ça paraît quand même compliqué de vendre un roman qui raconte l'histoire d'une petite fille séquestrée dans une cave par son père tortionnaire à une femme au foyer, genre musulmane aux doigts beurrés par la graine, entourée d'une marmaille d'enfants à nourrice déposés par des salariés pauvres le matin même. Et pourtant, Martin et son "colistier" retournent nos cervelles embuées par la fatigue, la dépression et les addictions et nous persuadent que c'est possible, qu'il y a du fric à se faire, que le plus analphabète des analphabètes peut être amené à acheter ces fientes brochées-massicotées...

Léonel Houssam

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