Dans Notre République, on n'humilie pas les vieux

 


📚📖« La vie était tellement nulle que les gens rêvaient d'un seul truc : la retraite. L'espoir était de vieillir vite pour vieillir plus doucement. Drôle d'époque, avec ses plaisirs compliqués. Organiser des vacances, faire le voyage, faire des activités ou glander, pas trop loin de la mer, même si cette mer se situait à l'autre bout du globe. Pour les autres, les fauchés, les paumés, les parodiés à la télé, ça se résumait à la piscine municipale quand il y en avait une, aux barbecues, au foot dans un parking ou à des rodéos en minimotos. Enfin, les vacances étaient la préfiguration en minuscule de la retraite, la sainte retraite, l'horizon à atteindre pour s'éteindre dans une vieille carcasse fragile.
On en était là, Cassidy. Alors toi et tes balivernes et tes bondieuseries, tu me fais chier. Mais t'es un bon chasseur, un parfait furtif. Tu en as dans la tronche et je pense que tu n'es pas un danger pour Notre République, pour la simple et bonne raison que tu n'en as strictement rien à foutre. Tu es un descendant de ces dingues de retraite. Tu trimes comme un chien, tu fais le job même si c'est de la daube parce que tu te dis qu'au bout, t'auras ta retraite. Et figure-toi que tu l'auras ! Parce que tu sais que dans Notre République, on n'humilie pas les vieux. Après tout, c'est la fin. L'âtre n'est rempli que des fumerolles de quelques morceaux de charbon encore incandescents.
Quel putain de rêve à la con ! Et tu le sais que tu es un peu grotesque comme nos ancêtres des Quatre-vingt Glorieuses. Ici, ne l'oublie pas. Oui, chacun est libre de participer pleinement à la République. Chacun a le droit de prendre, y compris la vie d'autrui, si la République l'y a autorisé. Mais il reste un fondateur et un président : moi. Ça ne bougera pas. Ce sera comme ça. Et lorsque tu seras à la retraite, je serai toujours là, moi, Bertrand, pour maintenir Notre République dans son assaut du monde. »

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