La pérennité de Notre République

 



📚📖➡️J’arrive à un âge où l’on se demande pour combien de temps encore on aura toute sa tête. C’est depuis ce point là que j’accepte de vous parler. Non pas pour trahir mes compagnons, ni pour me rallier à vous. Je vous parle précisément parce que j’ai peur qu’avec ma mémoire abîmée, un tas de faits soient effacés. Une trace dans l’Histoire suffira, puisque mon seul enfant est mort des décennies en arrière.
Par mon statut d’homme seul, isolé et tenu au secret, si mon cerveau écrase mon esprit, ce que j’ai vécu toutes ces années ne sera plus qu’un amas d’atomes dispersés. Vous n’avez donc pas à apprécier ma démarche avec une certaine sollicitude. Je ne veux qu’une peine : capitale ! Rien d’autre. Mais avant cela, je veux que vous continuiez à m’enregistrer, me retranscrire et m’archiver au sommet d’une colline, dans un territoire bercé de tranquillité. Voilà ce que je veux. Voilà pourquoi je continue à vous raconter.
On pétait, rotait, toussait, ronflait beaucoup. Au dortoir de l’école, nous étions douze enfants. Nous étions les progénitures sacrées. La succession. L’héritage. La continuité et la pérennité de Notre République. Bertrand le rabâchait quand il venait nous voir, souvent le soir, dans le dortoir où nous étions blottis sous nos couettes. Nous étions les mieux nourris, les plus choyés, les plus aimés. Les combattants étaient des brutes terrifiantes face à l’ennemi, et même entre eux, mais avec nous, ils étaient d’une douceur et d’une attention illimitées.
Et Bertrand nous contait souvent des histoires qu’il improvisait avec talent et qui intégraient les notions d’héritage, d’adaptation contre la force, de ruse face au mensonge, de foi en tout et de haine pour rien. Ses personnages étaient pourtant brutaux, sans pitié, massifs et dotés d’une morale douteuse... C’était sa façon à lui de nous préparer à l’avenir, à l’esprit de relève et à la nécessité de perpétuer les fratries de Notre République.
➡️ Texte additionnel à mon livre Notre République.

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