Aux Nouveaux Seigneurs

 


« Raoul avait tout oublié après l'âge de 17 ans. Brutalement, en quelques mois. Il pouvait encore me raconter les mois qui précédèrent ce black-out total. Les crises s'étaient accentuées du fait de cette époque où tout changeait sans vraiment changer. Les institutions étaient là, les médias aussi, les élections, les cérémonies…
Mais sans s'en apercevoir, tout ça avait été livré clef en main aux Nouveaux Seigneurs. Comme un glissement, une descente lente dans un précipice à la circonférence gigantesque… Le calme particulier des gens qui ont peur. Comme cachés derrière des meubles pour ne pas être vus par le monstre informe qui installait des barreaux psychiques indestructibles. La fin qui ne disait pas son nom.
Alors Raoul, comme de nombreux autres jeunes, a sombré dans la dépression et des crises de plus en plus violentes, jusqu'à ce qu'il ne se rappelle plus de rien. Tel un jour qu'il revivrait à l'infini, « comme un vieux film de l'époque des grands-parents »… Il était coincé là, si bien que chaque jour, nous nous rencontrions pour la première fois, du moins pour lui…
… Pour moi, c'était sa fraîcheur spontanée, sa gentillesse amnésique et son attachement continuellement naissant qui me touchaient. D'autant qu'il n'y avait jamais la même première rencontre. Selon le temps ou la circonstance, s'il y avait eu un événement, une bataille un peu trop proche, un décès ou une fête nationale, il me découvrait toujours différemment.
Et moi, de me rappeler tous ces premiers jours. La mémoire pour les deux. Les souvenirs divisés en deux. Au moins, ça collait aux jardins, à mes bestioles, à mes plantes, à mes légumes et à mes clapiers. Raoul n'avait pas vu de poules depuis l'enfance, me disait-il, alors qu'il les voyait tous les jours depuis des mois… C'était ça que j'aimais en lui. Une amitié à peine naissante qui ne se transformait pas en accolades, en bises et en engueulades. Je vivais le meilleur moment de ma vie, aspiré dans sa boucle temporelle. Ça nous réjouissait tous les deux, chacun à sa façon. Chacun dans son coin mais ensemble… Les nuits et les jours, les pluies et les canicules. L'odeur de l'anis et souvent celle de la mort. »

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