l'Humanité qui n'a plus fait qu'une seule chose : dissoudre

 


« La ploutocratie qui régnait sur le pays était à bout de souffle. Ça avait été exceptionnel de laisser croire durant des décennies que les citoyens vivaient en démocratie.
Je finissais souvent par croire que c'était finalement le meilleur système qui soit. Ça m'a plus que traversé l'esprit. Au bout de quelques mois, j'ai intégré, contre mon gré, une Colonne du Peuple. L'appellation était purement informelle. Les “appelés” aimaient nommer la 4e brigade de l'emploi avec cette formule ironique. La cruauté, ça se pratique généralement avec le sourire. Une douceur de façade, bien sûr, cette petite chose séduisante dans le regard du bourreau. Que l'on ne voit jamais venir.
C'est comme ça que je me définissais. Il y avait la terre, la beauté de la nature qui grouille et foisonne, et il y a l'Humanité qui n'a plus fait qu'une seule chose : dissoudre. Dissoudre les opposants. Dissoudre les partis, les médias, les libertés publiques, privées… Tout était en train de se dissoudre. Des villes entières. Des régions entières. Des pays entiers. Rien ne pouvait plus sauver du carnage. Juste quelques digues à bâtir pour ceux qui réussiraient à créer des petits territoires parfaitement barricadés, autonomes, défendus bec et ongle.
Donc, j'ai intégré cette armée des derniers contreforts des États et autres empires privés, et j'ai pu, en quelques mois, passer de troufion à paysagiste pour les jardins du Parlement.
Je pouvais enfin vivre la célébration des insectes, des légumes, des poules, des lapins, des chèvres… Une petite faune sauvage s'agitait dans les marges. Des petits reptiles, des rongeurs bien sûr, des sangliers, des oiseaux de toutes sortes, des grenouilles… Malgré les bruits de balles et de bombes au loin, ici, dans les jardins, j'étais dans mon havre de paix. Un calme absolu. Des nuits de pleine lune extraordinaires. Les hiboux. Les libellules. Le silence du vent moins brûlant de la nuit. Je me fondais littéralement dans cette quiétude. J'en oubliais les bruits de pas des soldats sur le gravier. Je faisais abstraction du brouhaha de la ville en contrebas. C'était entre la paix et la guerre. Entre la foule et la solitude. Entre la vie et la mort. J'avais besoin de peu de vin, peu de shit pour me sentir apaisé.
Le seul humain qui, alors, était autorisé à sympathiser, c'était Raoul (quel prénom étrange), ce schizophrène sous camisole chimique qui était le fils du Président du Parlement. Un gentil garçon dont la dangerosité transparaissait brièvement quand il ne trouvait pas son feu pour allumer sa cigarette. Ses yeux noircissaient et son corps se contractait violemment. Puis ça passait… »
Voyez-vous, Cassidy n'était pas devenu celui qu'il était par hasard. Au sein de notre république, il était un pilier que ses écrits confirmaient.

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