J'avais le dégoût des hommes

 


« Je n'étais pas bien ce matin. J'ai calé sur les tractions et sur les pompes. C'était dur. Pourtant, j'ai bien mangé hier soir. Deux filles dans mon lit, mais j'ai quand même dormi tôt...
J'avais des images, des souvenirs un peu tenaces, des pensées que j'avais mises de côté. Même si ici, il y a toute cette liberté, elle est assortie de tant d'efforts, de sacrifices, d'une vision à court terme de l'avenir.
Là-bas, quelques semaines après ma prise de poste, les choses ont évolué. En arrivant, je souffrais des bouleversements, du manque de nourriture et d'eau, mais aussi d'une dépression causée par la perte soudaine de la démocratie... Enfin, disons de ce système qui avait permis de dire à peu près tout ce qu'on voulait. Ça me rongeait de perdre ça. Parce que m'enrôler, c'était me mettre volontairement au service du Seigneur. Le mec était le PDG de la firme Start-Me, possédait cette ville et des milliers d'hectares de terres cultivables et quatre villages un peu excentrés sur les frontières de Start-Me City. Dix mille miliciens pour protéger tout ça, dix mille autres pour contrôler les voies d'eau, de transport, les zones de chasse et l'accès au port de la seigneurie voisine.
C'est ça que j'avais en tête. C'est ça qui a bousillé ma journée, qui m'a plongé dans le vomi mental. Se faire chier ici alors que j'avais là-bas le confort, la sécurité. Et certes, je n'avais plus la liberté d'expression ni même de penser. J'ai envie de le dire, j'ai envie de me clarifier, de me creuser jusque dans la moelle de l'os de l'âme, fouiller, remuer, régurgiter ! J'étais en cage en moi, mais j'avais le confort et la sécurité. J'étais à la merci de mon Agent Start-You de la compagnie Start-Me. Coupure de tous les services publics, bancaires. Interdiction d'acheter, de communiquer, de naviguer sur le Cerveau Mondial.
Mais j'avais les bestioles et leurs plantes. J'avais le dégoût des hommes et l'attachement aux bêtes. J'étais déprimé et léger à la fois. Simultanément. Perpétuellement. Dans ce jour qui ne s'arrêtait jamais.
Raoul riait à pleine gorge quand je lui demandais ce qu'il pensait de la vie, des gens, des riches et des pauvres... Je pouvais le faire parce que j'avais l'immense chance de devoir couper mon Agent dans les jardins du parlement. »

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