Jusqu'à la rivière Évangile

 


👉🏼🫥 « Peu à peu, j'ai découvert le piège. Rien de tout ce qui m'entourait n'était tout à fait réel. Même le vent me semblait faux. Et plus loin, au-delà du front, qu'y avait-il vraiment ? Le soleil nous était commun, mais la ville, les citoyens, l'armée, les élus du Parlement, le Seigneur Président, ça n'était qu'un bug gigantesque. Je ne pouvais plus vivre dans cette machine. Un territoire entièrement cloîtré entre ses frontières de barbelés, de miradors et de tranchées.
Il y avait le soleil. Il y avait la lune. Et je pressentais qu'ailleurs dans le monde, à quelques kilomètres, peut-être à des centaines de kilomètres, des îlots de réalité existaient encore. Comme avant, comme dans mes souvenirs. Quelque part là-bas, sous le dôme d'étoiles, sous le bleu caniculaire de l'été éternel, il y avait des îlots de réalité. Pour que ma mémoire cesse d'être planifiée, orchestrée, monnayée, financiarisée dans une sorte de faux infini.
Juste après avoir donné l'assaut, j'ai trébuché sur un corps de "terror*ste" — c'est comme ça qu'on les appelait — un jeune homme aux cheveux ébouriffés et au visage crasseux. Il faisait des bulles avec sa salive et paraissait s'étouffer. Alors que j'aurais dû le laisser là pour charger les lignes ennemies, je me suis agenouillé et je lui ai fait un massage cardiaque qui, au bout de quelques minutes, le ramena à la vie. Et je ne sais pas ce qu'il m'a pris. Je l'ai pris sous le bras et je l'ai traîné sur près d'un kilomètre jusqu'à la rivière Évangile.
« Nage jusqu'à la forêt de sapins, c'est pas si loin, à quelques centaines de mètres. Et là tu sors et tu traverses plein sud. Le poste frontière est mal gardé à cause des inondations. Tu passeras, j'en suis sûr. Au-delà, tu seras chez toi. »
Il a disparu au loin. L'aube encore est survenue comme une splendeur orange et vaporeuse. Ma conviction était faite : je devais aller voir ce qu'on nous interdisait de connaître.

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