Une forme de jouissance incontrôlable
« J'avais du mal avec ceux qui avaient plus raison que moi. Ça, ça me rendait fou. Mauvais à l'école, j'avais chopé cette sale manie de devenir odieux avec ceux qui brillaient plus que moi. La revanche se transformait en vengeance, ou peut-être que c'était les deux à la fois.
Un soir, à la caserne, j'ai aperçu deux soldats à travers l'entrebâillement de la tente des sanitaires. Ils fourniquaient férocement contre le mât central. Et mon sang n'a fait qu'un tour. J'ai débarqué là-dedans comme dans un saloon, l'œil féroce, le grade en avant. À poil, ils se sont mis au garde-à-vous, l'un avec une demi-molle et l'autre avec un barreau de chaise. Sans attendre, j'ai arraché ma ceinture à mon pantalon de treillis et j'ai frappé jusqu'à m'oublier, submergé par la dopamine, les endorphines, la sérotonine et que sais-je encore. J'étais un filament vaporeux dans un vide incroyable, fabuleux, magique... Un étourdissement qui n'en finissait plus, jusqu'à ce que les gémissements me réveillent de ma torpeur paradisiaque.
Ils gisaient sur le sol, tremblotants, couverts de ces fleuves rouges s'écoulant sur leurs corps... J'ai ressenti une forme de jouissance incontrôlable...
Raoul m'extirpe de ces souvenirs. « Je suis sûr que je l'aurai, le bac. Je suis prêt. Je révise tous les jours. Je l'aurai. » Il possédait un savoir grandissant, presque universitaire sur certaines matières : les mathématiques, la chimie, la botanique et l'Histoire. Il était incapable de se souvenir d'hier et de ces vingt dernières années, mais il mémorisait tout ce qu'il apprenait pour passer le bac. Et le drame était précisément qu'il ne pourrait pas passer le bac. Incapable de se rappeler son précepteur chaque matin, il aurait incessamment tenté de recommencer la première épreuve du premier jour. Une course folle dans un coin immobile du temps.
« Comme je connais toutes les œuvres pour la philo, j'ai décidé de m'améliorer en sport. »
C'est là que j'entrais en scène pour lui faire faire du sport. Dans la cour arrière du parlement, on faisait des parties de basket, des courses de vitesse, du lancer de poids ou du tennis. Enfin ça, Raoul, il ne maîtrisait jamais. Chaque jour, il revenait aussi empoté que la veille, incapable de mémoriser les bases que je lui enseignais. Parfois, ça me gonflait. D'autres fois, ça m'amusait. Il choisissait rarement le même sport deux jours d'affilée. Et pour être honnête, j'aimais l'orienter vers le sport que j'avais envie de pratiquer.
On s'y retrouvait. L'aube allumait les scintillements sur la rosée. Les végétaux s'étiraient pour se nourrir de la lumière. Raoul commençait toujours à fatiguer à ce moment-là. Il allait de nouveau dormir la journée et me rejoindre en fin d'après-midi dans les jardins. C'était l'été. C'était le cessez-le-feu. Je ne voulais plus retourner au front. Je ne voulais plus alourdir mon apocalypse. »













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