Les assauts sanglants des cauchemars

 

👉🏼« Sans cette histoire avec Yihana, je serais sans doute encore là-bas, estropié ou croupissant dans une cellule. Ça reste assez flou.
On m'affecta au transport de marchandises en direction de Lockecour. Les journées y étaient scintillantes, d'une lumière pure et d'une fraîcheur libératrice. Les routes sinueuses, éclatées, les ravins, les cols, les névés, les troupeaux de chèvres et de moutons jusqu'au lac, au-delà duquel se dressait cette mâchoire de montagnes enneigées.
Et Yihana, adossée au mur de l'entrepôt, observant avec malice mes allers et retours. Je ne me précipitais jamais pour décharger la camionnette. Les deux soldats paresseux prêtaient à peine attention aux cartons qu'ils étaient censés contrôler. Des pièces de rechange pour les drones, les chars, les bots d'assaut, etc.
Yihana était petite, asiatique, au visage harmonieux. La vingtaine, légèrement maquillée, et toujours en robe longue, chaussée de sandales usées. Elle était économe en paroles, me saluant et répondant timidement à mes « ça va ? ».
Après avoir déchargé la marchandise, je prenais le temps de boire quelques verres d'eau-de-vie sur la terrasse du pavillon gris qui faisait office de bar restaurant de fortune pour les soldats en poste et les gens de passage. Je fumais des cigarillos vendus sur place en admirant le lac.
Je faisais une tête de plus qu'elle, si bien que je tordais ma nuque pour l'embrasser. L'ivresse, les regards insistants et une franche envie de baiser m'avaient permis de chevaucher ma timidité, de l'accoster et de finir par sortir avec elle, à l'abri des regards, dans l'habitacle d'une voiture hors service, à une cinquante mètres de la terrasse. Ma surprise fut énorme quand, en glissant ma main sous sa robe, j'ai atteint une paire de couilles et un petit pénis en érection. Nous nous sommes figés un instant. Je me suis dit « et alors ? » et nous avons baisé, comme ça, à chaque fois que je suis venu livrer la marchandise. À savoir, tous les mardis.
Le reste de la semaine, hormis mes jours de front, je me morfondais dans ma chambre, attendant ma prochaine expédition en direction d'Yihana. Nue, vêtue, muette ou gémissante, langoureuse ou rieuse, je ne pensais plus qu'à elle, à nos moments de baise, à nos instants de câlins, à nos minutes suspendues face au lac. La boisson et cette relation apaisaient les assauts sanglants des cauchemars qui affectaient mes nuits. Les tremblements incontrôlés s'étaient atténués.
Je voulais être là pour toujours, avec elle.
Le destin est un chien enragé qui jaillit parfois de sa cage pour mordre le présent jusqu'au sang. Cet édifice fragile qu'était cette relation s'effondra d'un coup. « Cherche pas le travelo, il est quelque part au fond du lac. » Yihana avait été massacrée, la veille, par deux soldats bourrés qui, après avoir abusé d'elle, avaient « éliminé la pédale ». Violent. Monstrueux. La colère, la tristesse et le désespoir. Ma vie était foutue. C'est flou. C'est dur. C'est sombre. Je ne peux pas en écrire plus. C'est un peu comme un rêve dont on se rappelle la sensation de bien-être mais dont les images s'effacent irrémédiablement…
Trois jours plus tard, au crépuscule du soir, j'ai pris mon paquetage et je suis parti… »

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